Sociologie de la bourgeoisie – Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

sociologie-de-la-bourgeoisie

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie (3ème édition), Ed. La découverte, 2007.

« Toujours est-il que la domination symbolique, en France, passe par un travail d’occultation de la fortune matérielle au profit des autres formes de richesses. Il s’agit de faire admettre que les dominants doivent d’abord à leurs qualités personnelles leurs privilèges et que ceux-ci sont donc naturellement mérités. Pour cela, un travail sur la personne elle-même, sur son apparence physique, sur le maintien du corps, est nécessaire et fait partie des bases d’une bonne éducation.
Celle-ci passe par une incorporation des manières, mais aussi des goûts, de toute une affectivité spécifique. Le patrimoine de jouissance, dans ce dispositif, tient une place importante. Non seulement il contribue au travail de légitimation de la fortune, mais il participe aussi à sa transmission par la formation de l’héritier apte à hériter. La cristallisation de la mémoire dans le château, la bibliothèque et les oeuvres d’art contribue à une identification à la saga familiale qui passe aussi par des émotions esthétiques. C’est tout cela que construit le bourgeois, soucieux de transmettre et de durer à travers la création d’une dynastie. En cela, il répète ce qui avait fait le succès de son ennemi d’hier, la noblesse défaite en 1789, de nouveau bien vivante depuis la Restauration, malgré quelques intermèdes fâcheux. Les nouvelles dynasties bourgeoises, nées dans l’industrie et dans la banque, à travers leurs quartiers de bourgeoisie attestent d’une ancienneté relative, qui devient rapidement suffisante, à la deuxième ou à la troisième génération, pour autoriser l’alliance avec les dynasties de la noblesse et pour constituer en fin de compte la confrérie des grandes familles, la nouvelle aristocratie de l’argent. Il est vrai que l’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de passer de la domination économique à la domination symbolique, c’est-à-dire d’une donmination matériellement fondée à une domination ancrée aussi dans les représentations et les mentalités et pour cela beaucoup plus solidement assise. Cette métamorphose des rapports de domination est essentielle à leur reproduction puisqu’il s’agit d’aboutir à l’intériorisation par les dominés des excellentes raisons qui font des dominants ce qu’ils sont. Les dominés participent alors eux-mêmes à leur domination en reconnaissant celle-ci comme bien fondée. » pp.44-45.

« L’histoire de chaque entreprise, de chaque société, mettrait sans doute en évidence cette logique qui veut que la croissance du chiffre d’affaires s’accompagne très vite d’un débordement hors des frontières nationales. Une enquête auprès de nouveaux patrons, des entrepreneurs de la première génération, qui ont accumulé des fortunes considérables en quelques décennies, met bien en évidence cette inéductabilité de l’internationalisation [Pinçon, Pinçon-Charlot, 1999]. Un société capitaliste qui prospère reproduit ainsi la propension du capitalisme triomphant à étendre la mondialisation, à asseoir sa puissance sur l’internationalisation de ses intérêts.

La concurrence intercapitaliste est au principe des fusions et des acquisitions à travers le monde. Dans l’univers du marché et du libéralisme, il faut vaincre ou mourir, grossir, absorber les concurrents ou disparaître. Les nouveaux patrons ont construit leur fortune professionnelle sur ce modèle, impérialiste à leur mesure, ce qui les a conduits progressivement à réduire à leur merci les entreprises ou les groupes qui, hors de France, représentent des obstacles à leur croissance et risquent, à terme, de les absorber eux-mêmes ou de les asphyxier en leur interdisant d’accéder à leurs parts de marché. » p.71

« Toute éducation recourt à des formes explicites et implicites d’apprentissage et d’inculcation. Dans le cas des famille de la haute société, la part de l’explicite paraît plus importante qu’ailleurs. Il est vrai que les objectifs à atteindre sont plus clairement perçus et définis. Dans les familles populaires ou moyennes, les modalités de structuration de l’habitus peuvent être laissées aux fatalités des habitudes, des rencontres, des circonstances. Mais dans les grandes familles, l’intériorisation de nombreuses dispositions passe par une éducation consciente de ses buts et gérants ses moyens de façon déterminée. » p.83

« Les méthodes pédagogiques y sont fondées sur une responsabilisation des jeunes telle que l’autogestion y est souvent préférée à l’autoritarisme. […] Disposant, en raison de leur fortune, d’une grande liberté apparente, les jeunes héritiers doivent apprendre très tôt à se contrôler, à être à eux-même leur propre autorité. […] Il n’est donc pas étonnant que ces écoles aient adopté, dès leur apparition, les méthodes qui mettent l’accent sur la responsabilisation des élèves, à savoir les méthodes Montessori puis Freinet. » pp.85-86

« Si les grands bourgeois n’aiment jamais les parvenus, ce n’est pas simplement par un de ces réflexes de défense qui est au principe de toute espèce de numerus clausus, c’est surtout que, par leur réussite trop rapide, par la manière, nécessairement brutale, dont ils l’ont obtenue et par la façon naïvement ostentatoire dont ils l’affirment ou l’affichent, ces tard-venus arrivistes rappellent la violence arbitraire qui est au principe de l’accumulation initiale (Pierre BOURDIEU, La Noblesse d’Etat, grandes écoles et esprit de corps, Ed. Minuit, 1989, p.454. »p.100

« Un mouvement massif de désaffiliation domine en milieu populaire, après une période où les protections sociales et les formes collectives d’organisation (syndicat et partis) étaient au principe de processus agrégatifs. Il faudrait y ajouter des éléments comme la fierté du métier, la mémoire des luttes passées et la dimension culturelle de cette mémoire. Or tous ces éléments sont aujourd’hui en grande partie caducs [Pinçon, 1987, Beaud, Pialoux, 1999 ]. Les classes populaires ne forment plus un groupe conscient et solidaire comme la grande bourgeoisie. » p.104

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie (3ème édition), Ed. La découverte, 2007.

Publié par

Nesüfear Avhatünari

Nesüfear Avhatünari est un dérivé de l'ancien dialecte Kietsÿm du Nëmura, le pays des brumes. Nesüfear avha tünari se dirait aujourd'hui li nesüfear sekiha tünari. Il signifie la colère du juge.